Colloque International de l’ORAGEU

A l’occasion du colloque international de l’Ordre Africain des Grandes Écoles et Universités (ORAGEU) organisé par le Centre d’Études et de Prospective Économique et Social pour l’Afrique (CEPESA), Jean-Michel Kasbarian, Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle a donné la Conférence introductive sur le thème : Quelles formations pour quels secteurs d’emploi en Afrique au XXIème siècle ?

Conférence introductive

Quelles formations pour quels secteurs d’emploi en Afrique au XXIème siècle ?

Le thème de l’intervention qui m’a été proposée Quelles formations pour quels secteurs d’emploi en Afrique au 21ème siècle ? n’est pas seulement une question introductive de colloque. C’est d’abord une question socialement vive, engageant le futur du continent africain, puisqu’elle concerne en premier lieu la jeunesse, les 15-34 ans qui au Bénin représentent 66% de la population active et sont les plus touchés par le chômage, le sous-emploi et la précarité.

A ce sujet, un message circulaire m’est parvenu ce matin qui dit, à point nommé, l’enjeu d’avenir de la question de la formation en Afrique.
Puisqu’on me demande de partager, je le fais de vive voix avec vous : A la porte d’entrée d’une université en Afrique du Sud, le message suivant a été posté : Détruire un pays ne nécessite pas l’utilisation de bombes atomiques ou de missiles à longue portée. Il suffit d’abaisser la qualité de l’éducation et de permettre la tricherie dans les examens par les étudiants. Les patients vont mourir aux mains des médecins. Les bâtiments s’effondrent aux mains de ces ingénieurs. L’argent est perdu aux mains de ces économistes et comptables. L’humanité meurt aux mains de ces savants religieux. La justice est perdue entre les mains de ces juges. L’effondrement de l’éducation est l’effondrement de la nation.

Ce placard sur la porte de l’université nous rappelle l’objectif de réforme universitaire, au sens de changement de cap, de vision et de pratiques. C’est bien d’ailleurs un autre placard sur une Église, à l’époque, il y a 500 ans, posté par Martin Luther, qui a engagé la Réforme et remis en cause les pratiques de l’Église.

Il faut commencer par une réalité criante, visible. L’absence de corrélation dans de nombreux pays africains entre formation universitaire et emploi, alors que dans les pays développés ou émergents, la formation universitaire augmente significativement les changes d’insertion professionnelles. Si le chômage, en effet, n’est que de 2,1% officiellement au Bénin, la réalité des jeunes est d’abord celle du sous-emploi invisible (travail à temps plein pour une rémunération inférieure à un plancher social, un salaire minimum ou seul de pauvreté) et le sous-emploi de qualification : absence d’adéquation entre le détenteur d’emploi et son éducation, sa formation et son expérience.

Il y avait 80 00 zémijjans recensés en 2010 : ils sont 221 000 7 ans après en 2017. Cette augmentation correspond-elle réellement aux besoins du secteur « transport, logistique et commerce » identifié comme porteur d’emplois dans la politique nationale de l’emploi 2012-2016 pour le Bénin, un pôle qui emploie 29% des travailleurs et mêle le commerce et la restauration, les TIC et le transport routier ?

Parmi les 32 mesures pour faciliter l’insertion des jeunes dans les pôles porteurs d’emplois, j’en ai relevé 5 qui concernent spécifiquement la formation, ou plutôt le lien formation/emploi :
- (15) Opérationnaliser les centres de métiers et valoriser les centres de promotion de l’artisanat afin de permettre que les artisans équipés puissent trouver des marchés d’écoulement de leurs produits ;
- (19) faciliter l’installation des diplômés des écoles d’agriculture, des lycées technique et des centres universitaires professionnalisés dans les pôles de croissance du Bénin. Il s’agit de permettre aux diplômés de ces centres de formations, dès la fin de leur formation, d’accéder à un crédit dès lors que ces derniers présenteront un projet viable et bancable. A cet effet, il est souhaitable d’encourager les étudiants à travailler sur de tels projets pendant leur formation, grâce à une formation en alternance ;
- (22) réformer le dispositif de formation au niveau de l’enseignement technique et professionnel par une grande implication du secteur privé dans les référentiels de formation, la formation et l’évaluation des apprenants ;
- (25) renforcer les centres incubateurs ;
- (26) créer à titre expérimental, des centres de formation des créateurs d’entreprise.

L’évaluation récente (2017) de la politique nationale de l’emploi, faite par le Ministère du Plan et du développement lie l’inadéquation des formations à la faible employabilité des jeunes formés, sous le chapitre « Insuffisances majeures de la promotion de l’emploi au Bénin » qui découlent des actions mises en œuvre ces 10 dernières années :
- le décrochage entre les offres de formations et les besoins de plus en plus sélectifs du marché du travail ;
- l’insuffisante connaissance des qualifications présentes et future qu’exige les pôles de développement ;
- le faible suivi de la dynamique des métiers, de la formation et de l’emploi.

Pourtant, au-delà de la pertinence du thème, nous devons nous poser lucidement un certain nombre de questions et affronter lucidement les problèmes pour des solutions réalistes et adaptées aux différents contextes africains.

Pourquoi les universitaires travaillent-ils encore sur l’adéquation formation /emploi alors que le système LMD en vigueur dans nos établissements est fondé sur cette adéquation ?

Toute maquette de formation LMD ne devrait t-elle pas commencer par une analyse des besoins du marché pour ensuite élaborer les référentiels métiers, compétences, formations, évaluation, qualité etc… ?

En 1999, dans l’université d’Aix Marseille où j’étais pour la dernière année enseignant chercheur avant de rejoindre le Ministère des Affaires étrangères, nous avons travaillé dans de multiples ateliers précisément pour introduire les changements que je viens de citer, induits par l’approche LMD. Et que dire de mon premier colloque touchant à l’amélioration de l’adéquation formation /emploi en Afrique qui date de 2003.

Pourquoi la récurrence de cette question, alors que depuis une bonne vingtaine d’années, les PTF soutiennent les programmes de professionnalisation, d’adéquation formation /emploi, des études sur les filières porteuses ? etc….

Il y a moins de 5 années en Afrique de l’Ouest, l’UEMOA a financé une importante étude sur l’ensemble des 8 pays membres. Pour chaque pays, des filières porteuses ont été identifiées, des modèles de maquettes de formation ont été élaborées, des enseignants ont été formés pour l’élaboration des curricula.
A titre d’exemple, l’énergie, l’agriculture, le tourisme, les infrastructures, les télécommunications, que l’on retrouve dans le PAG du gouvernement ont été identifiés comme secteurs stratégiques pour ces 8 pays. Dans le cadre du fond de solidarité Afrique compétences supérieures 2013 - 2016, financé par la coopération française dans les pays du Maghreb (Tunisie, Maroc, Algérie) en Afrique subsaharienne (dont le Bénin, le Cameroun, le Burkina Faso, le Sénégal , la Mauritanie, le Ghana, le Niger, etc..) des experts africains et internationaux ont élaboré entre autre :
- des guides pour d’audit et l’amélioration des relations universités –entreprises ;
- des guides pour la co-construction des curricula par les universités et le monde socio-professionnelle.

La question fondamentale est donc bien pour moi : pourquoi ne mettons-nous pas en œuvre les connaissances acquises, les recommandations des experts, les résultats des projets bilatéraux et multilatéraux, les résultats de nos colloques ?
Pourquoi malgré d’importants efforts, les résultats obtenus restent-ils modestes ? Non par ignorance des formations et les filières porteuses, mais parce que nous ne parvenons pas à les mettre en place. Une difficulté de mise en œuvre d’autant plus grande que ces filières ne sont pas statiques et qu’il convient d’avoir une approche d’adaptation continue des formations pour intégrer les innovations qui bouleversent chaque jour l’économie mondiale.

Nous connaissons les principaux verrous à la mise en place des formations dans les filières porteuses :
- la massification des effectifs ;
- l’insuffisance des ressources matérielles et humaines ;
- les gouvernances universitaires rigides et conservatrices ;
- la résistance au changement des parties prenantes (dirigeants, enseignants-chercheurs, étudiants, familles, entreprises) ;
- l’inadaptation du modèle de financement de la formation ;
- la faible densité des tissus économiques et industrielles ;
- la faiblesse des dispositifs de soutien à l’innovation ;
- le système de promotion des enseignants et enseignants-chercheurs ;
- la multiplication excessive des spécialités dans les offres de formation.

Je voudrais m’attacher à un verrou qui me semble particulièrement préoccupant et partager avec vous quelques pistes de solutions. Il s’agit du verrou de la massification des effectifs, couplé à l’étroitesse de l’emploi salarié.
Au Bénin, comme dans la plupart des pays africains, le nombre d’étudiants a progressé plus vite que les ressources et inévitablement, que la capacité d’accueil, au cours des 20 dernières années. L’insertion dans un marché du travail où le salariat représente moins de 10% de l’emploi est particulièrement difficile, quand on considère en particulier qu’environ 22 000 diplômés sont mis chaque année sur le marché de l’emploi par l’UAC seule.

Pour ouvrir ce verrou, je pense à 4 pistes complémentaires :
Il s’agit de l’optimisation de l’offre, de la professionnalisation des enseignants, de l’optimisation des ressources, de l’optimisation des flux d’entrée. L’ordre de présentation n’est pas anodin.

1. L’Optimisation de l’offre

- Au niveau des licences l’idée maitresse est de co-construire avec les partenaires économiques un nombre très limité de licences généralistes capable de soutenir les principales filières socio-économiques
La limitation des options de licence formera des personnes ayant des bases suffisamment solides pour s’adapter à l’évolution de l’économie, apprendre à apprendre, à se spécialiser dans la filière de leur choix. C’est le modèle de l’ingénieur généraliste.

- L’optimisation passe par l’amélioration de la qualité, indispensable pour l’adaptation en continue de l’offre aux besoins économiques ( métiers d’aujourd’hui et de demain)
Je cite l’évaluation conduite par le ministère du plan et du développement : « le Bénin doit réviser les programmes d’enseignement pour mieux répondre aux compétences exigées par le marché, notamment en renforçant les cursus dans les matières techniques, en mathématiques et informatique aux niveaux supérieurs. »

2. La professionnalisation des enseignants

Il faudrait dépasser la dispense d’un certain quota d’heures d’activités pédagogiques par les professionnels issus du milieu socio-économique. Les enseignants permanents des établissements doivent aussi effectuer des formations et/ou des stages dans les entreprises.

3. Optimisation des ressources

- partenariat public/privé éducatif, qui contribuent à la fois à l’accroissement et à l’orientation des ressources mais aussi à renforcer la formation des formateurs dans l’entreprise ;
- coopération secondaire / tertiaire ;
- lien formation professionnelle/recherche appliquée/innovation.

4. Optimisation des flux

- orientation en amont des étudiants (aide à ma mise en place de projets d’études et professionnels mais aussi sélection, la pire des sélections restant celle de l’échec
- développement des filières courtes
- diversification des modes de formations (présentiel/distanciel, initiale/continue ; diplômation/qualification
- généralisation de l’année de césure entre la licence et le master et prise en compte l’expérience de la césure dans la sélection d’entrée en master. Passer en somme d’une césure subie à une césure active, opportunité de construction des compétences.

Un certain nombre de ces pistes sont en cours de mise en œuvre dans des pays africains. Pour le Bénin, il s’agit notamment de l’optimisation des flux d’entrée et l’optimisation de l’offre (avec la création des filières courtes).

Dans le cadre du projet FSP « Appui aux centres universitaires professionnalisants - ACUPRO » mis en œuvre par la coopération française et le MESR depuis octobre 2015 3 filières socioéconomiques ont été identifiées et retenues : le BTP, l’aménagement et la gestion des aires protégées, la conservation et la transformation des produits agricoles. Pour ces filières socioéconomiques, nous avons cherché à soutenir l’optimisation des flux et l’amélioration de l’employabilité à travers le soutien des formations professionnelles courtes (licence professionnelle génie civil, licence professionnelle aménagement et gestion des aires protégées, licence conservation et transformation des produits agricoles). Typiquement 150 étudiants par promo. Les enseignants ont été formés à la mise en œuvre du projet professionnel personnalisé de l’étudiant (PPE), à la qualité ainsi qu’à l’élaboration des plans stratégiques, au développement et à la mise en œuvre de ressources numériques. Les équipements pédagogiques ont été renforcés. Mais ces compétences nouvelles et ces ressources n’ont pas impacté comme nous le souhaitions les formations, notamment en raison de la gouvernance des établissements.

Suivant une double logique socio-économique et géographique, nous avons envisagé de créer autour de chacun de ces établissements, un campus intégré de professionnalisation et d’entrepreneuriat afin de créer autour de chaque établissement, un écosystème impliquant des entreprises, des collectivités locales, des établissements d’enseignement secondaires, des étudiants et des enseignants pour développer l’innovation ouverte au profit des entreprises et populations, améliorer en continue les curricula, professionnaliser et sédentariser les enseignants-chercheurs.

Conscient des difficultés à mettre en œuvre cette approche « établissement - centré », le FSP Acupro projet va évoluer vers le soutien aux projets portés par des entreprises, des chambres de métiers, collectivités locales avec des universités. Une petite révolution copernicienne, en somme, qui conduirait à ne pas partir des maquettes, des curricula, des programmes mais des situations réelles de construction des compétences, d’où découlent de réels besoins de savoirs et savoirs faire, qui feront l’objet d’enseignement.

Tel est au niveau de la coopération française, un exemple de contribution pour améliorer l’employabilité et l’insertion professionnelle des diplômés dans les secteurs porteurs clairement identifiés.

La suite du programme de cette conférence prévoit des panels sur le rôle de l’étudiant en lien avec l’auto emploi, sur l’apport du numérique, sur l’entrepreneuriat, avec d’imminents spécialistes. Je suis convaincu que ces panels devraient contribuer à avancer sur ces questions que j’ai souhaité partager avec vous à l’entame de colloque.

Dernière modification : 06/11/2017

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