Rencontre avec Luc Fabre, Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle

Dans le cadre du mois de la Francophonie, le quotidien béninois "Nouvelle Expression" est venu à la rencontre de M. Luc Fabre, Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France.

"L’avenir de la Francophonie se jouera en Afrique… espace où elle peut se réinventer"

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Nouvelle Expression : De la semaine au mois de la Francophonie, que doit-on comprendre ?

Luc Fabre : Avant tout, il faut bien comprendre ce que représente la Francophonie. Au sens strict du terme, ce sont des pays qui partagent une même langue : le français. Qu’elle soit langue officielle, langue seconde ou langue étrangère, cette langue en partage est le fruit d’une histoire commune avec toutes ses péripéties parfois douloureuses parfois porteuse d’espoir et de progrès social. C’est une dimension fondamentale qui doit être soulignée. Une trentaine de pays ont pour langue officielle le Français, la majorité d’entre eux se situant sur le continent africain. Ceci donne à chacun des membres de ce vaste espace linguistique, économique et institutionnel des exigences et des devoirs.

NE : Sur le plan mondial, quel rang occupe la langue française ?

LF : Avec 220 millions de locuteurs environ sur les cinq continents, le français a le privilège, avec l’anglais, l’espagnol et le portugais, d’être l’une des grandes langues de diffusion internationale, selon les classements en vigueur, notre langue figure dans un peloton d’une douzaine de langues. C’est loin d’être négligeable, d’autant que la France ne représente que 1 % de la population mondiale et qu’il existe quelque 6 000-6 500 langues sur la planète.
Certes, le mandarin en Chine, ou l’hindi en Inde approche le milliard de locuteurs et cette approche mathématique relègue le Français en sixième position. Cependant, il faut tout de même rappeler que le français est la deuxième langue enseignée de par le monde dans les systèmes éducatifs, avec 120 millions d’élèves et 500 000 professeurs (derrière l’anglais, à deux milliards d’apprenants). Ainsi la régression du français quotidiennement évoquée dans les medias internationaux doit être relativisée : en se basant sur les courbes démographiques, les linguistes prédisent pour le continent africain 700 millions de locuteurs francophones vers 2050. Si l’on observe ce qui se passe au-delà du périmètre traditionnel de la francophonie, on constate que le français progresse dans des espaces où l’on ne s’y attendrait pas. Je pense en à l’Afrique anglophone, et notamment à l’Afrique du Sud, où l’apprentissage et le développement du français s’inscrivent dans une politique de "bon voisinage". Le pays cherche à se désenclaver et à travailler en relation plus étroite avec l’Afrique francophone. L’avenir de la francophonie se jouera donc en Afrique et dépend intimement du développement économique, éducatif du continent africain.

NE : Quel est le bilan à mi-parcours de cette festivité au Bénin ?

LF : Cette année, conformément au plan de la ministre française de la Francophonie, Madame Benguigui, l’Ambassade de France a décidé de promouvoir une francophonie qui ne limite pas à la célébration de la langue française mais qui couvre également les thématiques politique, sportive ou culturelle. L’organisation de la Francophonie, qui regroupe 77 pays - 57 membres de plein droit et 20 à titre de membres observateurs - est une véritable entité politique. Elle représente un calendrier harmonisé entre les 77 pays, des réunions entre les chefs d’État et de gouvernement de ces pays qui partagent une langue, une culture et les valeurs qu’elle véhicule.
Pour les célébrations au Bénin, nous avons adopté les recommandations qui guident l’action de notre Ministre, c’est-à-dire une francophonie politique au bénéfice du terrain et des citoyens. Pour ce faire, l’Ambassade a par exemple organisé lors de la première semaine des forums de femmes citoyennes. Animés par une équipe de professionnels (médecin, juriste, psychologue, assistante sociale, gendarme), ces forums ont eu pour objectifs de sensibiliser les populations de cinq arrondissements populaires de Cotonou à la loi de 2012 portant sur la prévention et la répression des violences faites aux femmes et d’apporter une aide personnalisée aux victimes. Ce sont près de 1000 femmes qui ont participé à ces forums et qui pour certaines d’entre elles ont souhaité individuellement solliciter l’expertise de professionnels béninois. La francophonie doit favoriser les débats et les échanges sur des problèmes de société.
Il y a aussi de la francophonie sportive. L’Ambassade de France organise une course-relai de 10 km avec de nombreux partenaires, pour vacciner 10 000 enfants d’Abomey-Calavi contre la rougeole, conjointement avec le Ministère de la Santé et l’Unicef et avec l’aide de la radio communautaire Tado.
Voilà des exemples d’actions à la fois politiques, sociales mais aussi conviviales et chaleureuses. Le cœur du mois de la francophonie, c’est aussi de la culture avec cette semaine le Printemps des Poètes avec une coopération entre des slameurs Béninois et Français. Un "village slam" a été inauguré place Bulgarie, le concert à l’Institut Français a été un vrai succès, ainsi que les scènes slam dans les écoles ou même en prison. Avec ce programme, des moments de joie et de poésie ont nourri un public avide d’émotions partagées. D’autres activités littéraires et culturelles, à destination des écoles notamment avec le concours "Dis-moi dix mots", sont également organisées par l’Ambassade de France ou des partenaires institutionnels béninois. C’est donc véritablement une Francophonie de terrain.

NE : Le Bénin n’est plus reconnu comme le "quartier latin de l’Afrique", l’intelligence et l’utilisation de la langue française sont-elles en régression ?

LF : Il faut se méfier avec cette approche, le Bénin à toujours de très bons représentants dans bien des domaines, notamment culturels. Il y a des gens d’un très haut niveau qui honorent la langue française mais également leur pays. Ce qui pourrait faire dire que ce n’est plus le quartier latin de l’Afrique, c’est le système éducatif qui n’a pas les performances souhaitées. C’est le même problème que connaissent le Mali ou le Sénégal par exemple. Tous ces pays sont multilingues et multiculturels et ont choisi le français comme langue officielle. Dans ce contexte, c’est extrêmement difficile d’avoir un système éducatif offrant une qualité irréprochable et au service de tous. Beaucoup de gens travaillent pour relever ce défi de la qualité, notamment dans les institutions internationales ou les ministères béninois en charge de ce secteur. L’Organisation Internationale de la Francophonie a le projet d’inclure les langues africaines dans les premiers apprentissages pour faciliter l’introduction et l’apprentissage du français et c’est une très bonne chose mais complexe à mettre en œuvre sur le terrain.

NE : Dans le cadre de cette célébration, l’académie française a-t-elle adopté d’autres néologismes dans le dictionnaire à l’instar du mot "gari" ?

LF : C’est une Académie qui évolue et qui tient compte du développement de la langue française hors de ses frontières. Elle prend en compte les variations de la structuration et de la syntaxe dues à la prolixité de cette langue, en faisant entrer des néologismes dans le dictionnaire. C’est très important que la langue française soit oxygénée par l’apport de ses locuteurs qui ne se limitent évidemment plus à la France. La langue française vit sa propre vie, enrichie vigoureusement par les pays qui l’ont adoptée.

NE : Quelle est la suite du programme de cette fête ?

LF : En ce qui concerne le programme de la Francophonie, nous avons une grosse déception : l’écrivain togolais Kossi Effoui, invité, a dû différer sa venue pour des raisons de santé. C’était pour nous l’occasion de témoigner de cette vitalité de la langue ; Henri Lopes dit d’ailleurs qu’il n’y a pas une mais des langues françaises. Le français doit beaucoup à l’apport de ces écrivains originaires du continent africain comme Labou Tansi. Ils ont eu à un moment donné une voix singulière, comme les musiciens qui comptent, qui a apporté oxygène et renouveau à notre langue. Nous avons besoin de ces pionniers, presque étrangers dans leur propre langue par l’originalité de leur écriture, pour que la langue française ne sombre pas dans les limites d’une simple fonction de communication. La langue doit être au service de l’imagination et de la pensée, comme l’artiste elle nous donne à voir, nous aide à vivre et à penser et sa bonne pratique est une source de liberté indéniable.

NE : Quelle est la participation des autorités béninoises à cette organisation ?

LF : Dans le cadre de nos actions de terrain dans les écoles ou dans les quartiers, nous avons travaillé avec différents ministères tels que l’Éducation, la Santé, la Jeunesse et les sports. Le mois se clôturera d’ailleurs par un tournoi de pétanque, beau symbole culturel : popularisée sur le continent via la présence des poseurs de rail de la Société Nationale des Chemins de Fer française, elle a été adoptée au point qu’on trouve des clubs en Éthiopie ou en Mauritanie. Le Bénin a fini troisième du championnat mondial de pétanque ! Nous avons donc travaillé avec tous les ministères qui ont bien voulu accompagner cette célébration, ce qui n’enlève en rien le mérite des autres structures qui ont développé d’autres activités sur le terrain. Le lancement de la quinzaine de la francophonie au Ministère des Affaires béninois en est un bel exemple.

NE : Pour une fois, le programme est éclectique, de la langue en passant par la santé pour finir par le sport et la musique, l’investissement n’épargne aucun domaine ?

LF : Je crois qu’on peut faire encore beaucoup mieux, on peut être beaucoup plus ambitieux quant à la célébration de ce mois de la francophonie. Il n’est pas question de tomber dans une routine traditionnelle qui se limiterait à honorer la langue. La Francophonie c’est beaucoup plus de choses. C’est un véritable espace politique, économique, linguistique et sportif. Toutes les initiatives de la jeunesse pour nourrir la francophonie tout au long de l’année sont une bonne chose. Tout le monde ne vit pas la francophonie de la même manière, elle ne doit pas se cantonner à la célébration de cette belle langue mais œuvrer quotidiennement au bénéfice de ses locuteurs.
A ce titre, la création d’une Direction de la Francophonie au sein du Ministère des Affaires Étrangères est très prometteuse. Le Bénin a un rôle géopolitique à jouer en matière de Francophonie et de politique linguistique. Le Nigéria et le Ghana, ont besoin de former leurs enseignants et leurs cadres en langue française pour leur développement économique. Le Bénin a tout le potentiel pour leur offrir cette immersion linguistique. Il peut être le moteur d’une Francophonie linguistique et éducative innovante, en misant sur le numérique et le multimédia, la qualité de ses élites intellectuelles et un environnement francophone stable et accueillant. Mais cela demande surtout une stratégie claire, volontariste qui se donne les moyens de répondre qualitativement à la demande de ces pays frontaliers.

NE : Votre mot à l’endroit du monde francophone ?

LF : Nous restons confiants, le français est toujours perçu sur le continent africain comme un outil de développement, d’accès au savoir qui permet d’assurer la promotion personnelle via l’ascension professionnelle. Le français apparaît également comme une langue de liberté. En dehors de l’espace francophone, il s’agit plutôt de la recherche d’un modèle alternatif à l’hégémonie de l’anglais. Ce n’est pas la langue française qui est en cause et il ne sert à rien de l’opposer au développement de l’anglais et du chinois, ce qui est important, c’est notre place économique, notre capacité d’innovation. La langue a toujours été est portée par des réalités économiques et culturelles.
A ce propos, je pense intimement que la langue française paradoxalement n’a plus de mission "civilisatrice" même si elle reste symboliquement la langue des droits de l’homme et du débat d’idées et favorise une identité culturelle. Son avenir, son influence se jouera sur le continent africain et sur sa capacité à se réinventer hors de ses frontières traditionnelles.

Entretien réalisé par Oswald S. DOSSEY
Assisté de Catherine Adékou et Veycruse Vignigbé

- Le blog Francosphère Bénin 2013 (programme complet des activités au Bénin)
- Le site de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)

Le français, une langue au riche passé
Loué par le pape Paul VI comme la langue "permettant la magistrature de l’essentiel", le français s’inscrit dans une histoire riche de plusieurs siècles :
842 : Dans le cadre de la succession de Louis le Pieux, mort deux ans plus tôt, les Serments de Strasbourg – plus ancien témoignage des langues française et allemande – entérinent l’alliance de Charles le Chauve et Louis le Germanique contre Lothaire.
1523 : Le théologien et humaniste Jacques Lefèvre d’Etaples traduit en français le Nouveau Testament.
1539 : Le roi François Ier signe l’ordonnance de Villers-Cotterêts (192 articles), en vertu de laquelle le français remplace le latin pour la rédaction de tous les actes légaux et notariés.
1635 : Le cardinal de Richelieu fonde l’Académie française. La première édition de son dictionnaire remonte à 1694.
1714 : Le traité de Rastatt (Allemagne), conclu entre la France et l’Espagne, fait du français la langue de la diplomatie. La concurrence de l’anglais se renforcera à partir de la signature du traité de Versailles, en 1919.
2 thermidor an II (20 juillet 1794) : La Convention nationale impose l’emploi du français dans la rédaction de tout acte public.
1992 : La révision constitutionnelle du 25 juin pose le principe que "la langue de la République est le français".

Dernière modification : 26/03/2013

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