Politique étrangère de la France - Discours de Laurent Fabius

Discours prononcé le 5 février 2013 par M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, à l’École Normale supérieure de Paris.

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"Monsieur le Directeur, Mademoiselle, Mesdames et Messieurs, Chers amis

J’ai perdu la mémoire, je crois qu’on dit « Chers camarades ».

Je veux d’abord vous remercier de votre invitation. Cela me fait vraiment très plaisir de revenir dans cette maison, parce que c’est une maison que j’aime. L’École a changé - heureusement en un sens - depuis le temps où je la fréquentais. Elle s’est adaptée à son temps, elle s’est ouverte à l’international, ce qui lui permet de rester un cœur battant de l’excellence française. Et l’attribution récente du prix Nobel de physique à Serge Haroche en est le dernier exemple.

Je comprends que François Hollande est venu ici et qui demain ? Cette capacité d’innovation se retrouve dans la création de la filière diplomatie qui - si j’ai bien compris - permet aux élèves qui le souhaitent de bénéficier ici-même d’un cursus adapté. On m’a même dit, et je pense que c’est exact, que la diplomatie est devenue aujourd’hui le deuxième débouché pour les élèves de l’École littéraire -pourquoi seulement littéraire ? - après l’enseignement et la recherche, mais devant le journalisme, l’édition et les différents métiers de la fonction publique. Ce n’était certainement pas le cas quand j’étais moi-même élève. D’ailleurs, comme vous avez dû le remarquer, j’ai attendu pas mal d’années avant de diriger le Quai d’Orsay.

Je partirai d’une définition totalement fausse que Balzac donnait de la diplomatie, c’est : « la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide ». La Bruyère n’est pas plus pertinent, pour une fois, lorsqu’il écrit méchamment à propos d’un ambassadeur : « tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n’être point trompé et de tromper les autres ». Je ne suis pas diplomate mais je suis ministre des affaires étrangères. J’ai donc un certain nombre de contacts avec les diplomates, et c’est la raison pour laquelle je pense que ces définitions littéraires, provocantes, sont totalement inexactes.

La diplomatie, c’est beaucoup de travail, une grande somme de connaissances et d’informations à maîtriser, une stratégie et des tactiques, une curiosité d’esprit, une capacité et un goût de convaincre les autres, et - même si ce n’est pas toujours à la mode - l’amour de son pays. S’agissant de la France, je peux en témoigner, ce sont des femmes et des hommes très compétents et très passionnés. Et pour être efficace sur le long terme, je pense que la diplomatie c’est le contraire de la tromperie, n’en déplaise aux auteurs que j’ai cités et à quelques praticiens que j’ai rencontrés.

Chers amis, nous sommes dans des temps de crise et je vais un instant m’en extraire volontairement pour partager avec vous dans le calme un certain nombre d’analyses et de perspectives longues de notre politique étrangère. Je suis tout à fait prêt à répondre sur les crises, et peut-être y aura-t-il un temps pour les questions.

Donc, si vous voulez m’interroger, si je partage totalement ce que j’ai lu dans le tract qui m’a été distribué sur les raisons pour lesquelles il ne fallait pas intervenir au Mali, je suis tout à fait prêt à répondre. Simplement, ma réponse sera très lacunaire. La meilleure réponse aurait été que les personnes - que je respecte - qui distribuent le tract puissent venir avec nous samedi dernier au Mali, voir des centaines de milliers de Maliens acclamer l’intervention française.

Nous sommes dans une période de crise. C’est l’urgence, mais il faut toujours voir cette urgence à travers le temps long, qui est celui de la régulation, du développement, de la recherche de la démocratie, et de notre action pour l’influence de notre pays dans le monde.

Je serai donc bref sur les crises que j’ai à traiter beaucoup ces temps-ci et je me concentrerai sur le long terme. Ces crises actuelles ont en commun un certain nombre de caractéristiques et notamment des enjeux de sécurité qui se polarisent autour de plusieurs grandes menaces : le terrorisme et la criminalité - notamment liée au trafic de drogue - la prolifération des armements qu’ils soient classiques, chimiques ou nucléaires, les conflits interétatiques ou intra-étatiques qui sont souvent liés à des divisions religieuses ou ethniques ou à l’attitude de certains dirigeants ou à la nature de certains régimes, la fragilité de certains États, qui ne sont pas en mesure d’assurer leurs fonctions régaliennes et de garantir leur propre intégrité et leur sécurité.

Et, au fond, quand on regarde ces grandes crises, Mali, Syrie, Iran, le conflit israélo-palestinien mais aussi la Libye, l’Érythrée, l’Afghanistan, toutes ces crises, je crois, relèvent d’une ou plusieurs de ces menaces. Et - j’enfonce une porte ouverte dans notre monde désormais globalisé - ces situations, directement ou indirectement, finissent par nous concerner tous. Elles sont très rarement circonscrites à un territoire et représentent généralement un risque de déstabilisation pour la sous-région concernée et même au-delà.

J’en citerai seulement quatre.

Le Mali : il existait un risque et même une quasi-certitude d’effondrement de ce pays, qui, à quelques heures près, serait devenu un État narcoterroriste. Nous sommes donc intervenus en urgence pour stopper la progression des groupes terroristes vers le Sud et commencer à reconquérir le terrain, conformément d’ailleurs à la légalité internationale. Mais, je le précise, nous n’avons absolument pas vocation à rester durablement : les forces africaines, la MISMA, vont prendre le relais. L’enjeu c’est la stabilisation, la reconstruction, le processus politique de réconciliation et le développement. Et, au-delà de l’action proprement militaire, c’est tout cela qui va nous mobiliser dans les semaines qui viennent.

En Syrie, le conflit est une boucherie qui menace toute la région et, au-delà, nous-mêmes, car une conflagration régionale comporterait des conséquences gravissimes. Nous en sommes à près de 70.000 morts, à plusieurs millions de personnes déplacées, et je pense qu’il n’y a pas d’alternative diplomatique ou politique à l’action que nous soutenons afin d’aider la Coalition nationale syrienne qui est le regroupement de l’opposition. C’est le meilleur moyen d’accélérer le départ de Bachar Al-Assad en essayant de construire une alternative qui soit crédible, responsable et modérée, ce qui est de toute évidence extraordinairement difficile.

La menace iranienne est une troisième menace. Nous restons mobilisés dans le cadre de l’approche que nous avons choisie, avec les autres membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, ce qu’on appelle une double approche. D’un côté, des sanctions de plus en plus dures pour faire bouger le régime, si c’est possible. De l’autre, une offre de dialogue afin que l’Iran accepte enfin de respecter ses engagements internationaux au titre de la non-prolifération nucléaire, ce qu’il ne fait pas.

Et s’agissant de la question israélo-palestinienne, nous sommes maintenant après les élections israéliennes et au début du nouveau mandat du président Obama, et nous préparons, si possible, la relance du processus de paix et la reprise immédiate des négociations sans pré-conditions. Notre objectif, très difficile lorsqu’on regarde l’histoire mais que nous soutenons néanmoins très fortement, c’est que l’année 2013 ne soit pas une année blanche pour la paix.

Voilà quelques crises majeures. Mais lorsqu’on regarde l’avenir, l’avenir à long terme, on constate d’abord que la diplomatie a besoin de prospectives. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai décidé, tout récemment, de renforcer au sein du Quai d’Orsay, une unité, que je vais appeler Centre d’analyse, de prospective et de stratégie. Cela veut bien définir son rôle et qui aura pour tâche de me donner, à partir d’analyses internationales, toute une série de conseils, de visions sur le monde de demain et comment nous, la France, nous pouvons nous y situer.

Ce monde, comment le caractériser ? Je vais vous dire des choses qui ne sont pas très originales, mais encore faut-il partir d’une analyse à peu près juste. Je pense que c’est un monde qui est, à la fois, incertain, bouleversé et éclaté. Ce sont trois caractéristiques qui, me semble-t-il, résument assez bien la situation.

C’est un monde bouleversé, parce qu’il y a à l’évidence une hiérarchie nouvelle des puissances. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, c’était l’Europe qui dominait le monde puis au XXe siècle, les États-Unis, et demain, les États-Unis pour une part avec aussi la Chine, l’Inde et le continent africain.

Aujourd’hui, nous avons trois pays européens parmi les six premières puissances économiques, et en 2030, probablement aucun pays européen. La Chine, nous indique-t-on, sera au premier rang. Et en 2050, parmi les trente premières économies, dix-neuf seront des pays dits « émergents », et en réalité « émergés ».

Quelles conséquences en tirer ? De multiples, mais en particulier en ce qui concerne la maison que je dirige, une répartition nouvelle du réseau diplomatique français, qui est le deuxième du monde, de ses priorités pour s’accorder avec cette nouvelle hiérarchie plutôt qu’avec un visage du monde, qui date des années 70. Et je suis en train - doucement, mais d’une façon tout à fait déterminée - de procéder à ce changement.

Ça, c’est la première caractéristique : une nouvelle hiérarchie des puissances.

La deuxième caractéristique, c’est que ce monde est éclaté, et je pense qu’il y a parfois une impropriété de langage. Autrefois, le monde était bipolaire avec les États-Unis d’un côté et l’URSS de l’autre. Ensuite, il y a eu une période, pas très longue, où il a été unipolaire, sous la domination des États-Unis. On dit aujourd’hui qu’il est multipolaire, ce n’est pas du tout exact et demain, espérons-le, il le sera.

Mais aujourd’hui, il est simplement éclaté. C’est ce qui explique que nous n’arrivons pas, au niveau international - à l’ONU - à régler le drame syrien ou que nous n’arrivons pas à endiguer, pour le moment, la menace iranienne. Du fait qu’il est éclaté et qu’il n’y a pas vraiment de polarité dominante organisée, le système est souvent grippé. On le voit par exemple en ce qui concerne le blocage à l’OMC et pour les conférences sur le climat où on aboutit souvent à des paralysies. Par rapport à notre objectif, en tant que Français, qui est de réguler ce monde par le droit, nous sommes évidemment dans une situation qui n’est pas favorable.

Et la troisième caractéristique de ce monde, si je le compare avec la période précédente, c’est qu’il y a une multiplication des acteurs internationaux. Il y a bien sûr, les États, c’est ce qu’on appelle le système westphalien, mais aujourd’hui il y a de plus en plus des nouveaux intervenants : les organisations non gouvernementales, les entreprises multinationales, les grands acteurs locaux, et malheureusement, dans un tout autre ordre d’idée, les groupes terroristes ou narcoterroristes.

Voilà quelques caractéristiques. Il me semble que si nous voulons, comme c’est le cas de la France, essayer d’orienter ce monde dans le sens qui nous paraît le plus efficace et le plus juste, beaucoup dépendra, en fait, de notre capacité à répondre aux principaux défis, qui sont ceux des temps à venir.

Et en réfléchissant à ce que je voulais vous dire, j’ai énuméré six principaux défis qui sont ceux des temps qui viennent.

Le premier défi, c’est évidemment le défi économique. Cela concerne la France, mais cela concerne plus largement l’Europe, et puis, d’une façon encore plus large, le déséquilibre dans le monde. Il faut que nous retrouvions, car nous l’avons perdu, le chemin de la compétitivité et de la croissance. Il faut que nous parvenions à résorber les déséquilibres de la mondialisation. Il faut que nous nous fixions comme objectif de réduire la pauvreté, car il y a encore 1,3 milliard d’individus sous le seuil de pauvreté, - près du quart des habitants de la planète - et le rapport entre la richesse moyenne par individu des pays les plus riches et celle des pays les plus pauvres a augmenté considérablement. Ce qui fait que lorsque - là aussi, il faut bien nommer les choses pour essayer de les faire évoluer dans le bon sens - j’entends parler de la crise, bien sûr, c’est une crise à laquelle nous faisons face, mais plus profondément, je crois que c’est un changement du monde. Donc le premier défi qui nous est lancé, c’est comment arriver par notre action - et évidemment, la diplomatie n’y est pas étrangère - à relever ce défi économique. Je reviendrai sur ce sujet dans quelques instants.

Le deuxième défi est écologique. On dit que quatre planètes ne suffiraient pas si tout le monde devait adopter notre mode de vie d’ici 2050. Il y a toute une série de changements à opérer par rapport à l’épuisement d’un certain nombre de ressources, à l’effondrement de la biodiversité, au doublement de la consommation énergétique et à l’aggravation des dérèglements climatiques. Le GIEC - qui est l’organisation d’experts, qui travaille sur ces sujets - estime que, d’ici à 2050, 200 millions de personnes pourraient être déplacées à cause du dérèglement climatique. La France, évidemment, n’y est pas indifférente. Nous sommes parmi les pays qui agissent le plus efficacement pour combattre cela. Et nous allons être mis au pied du mur, puisque, je ne sais pas si vous le savez, nous nous sommes proposés d’organiser en 2015 - et cela reposera beaucoup sur les épaules du Quai d’Orsay - ce qu’on appelle la Conférence Climat, l’équivalent de toutes ces conférences qui ont échoué dans la période précédente, notamment celle de Copenhague. Et nous prendrons donc nos responsabilités.

Le troisième défi, après l’économie et l’écologie, c’est le défi éducatif et culturel. Il y a, et c’est assez nouveau, une compétition massive sur le terrain éducatif. Lorsque moi-même j’étais à votre place, on regardait très peu les réalités internationales. Désormais, la Chine, pour ne parler que d’elle, produit - si je peux employer cette expression - six millions de diplômés universitaires par an et devrait compter 200 millions de diplômés d’ici dix-huit ans. Il est donc décisif d’investir dans l’éducation et la recherche, non seulement pour continuer la tâche de progrès que nous nous sommes fixés, mais pour nous maintenir à la frontière scientifique et technologique. C’est un enjeu tout à fait décisif pour la croissance et pour le rayonnement intellectuel et culturel. C’est le troisième défi.

Le quatrième, c’est le défi démographique. Plus de huit milliards d’humains en 2030, 9,5 milliards, nous annonce-t-on, en 2050, avec des enjeux alimentaire, puisqu’il va falloir augmenter la production, et migratoire, compte tenu des déséquilibres que tout cela occasionne. En 2050, pour prendre un exemple, la population active aura diminué de 40 % au Japon, et elle aura augmenté de 70 % en Arabie Saoudite. Beaucoup de pays vieilliront, mais la France, elle - surtout si vous y mettez du vôtre - gardera une démographie favorable.

Le défi suivant - moins gai - c’est le défi sécuritaire. Certes, il n’y a pas de conflits mondiaux, mais il y a toute une série de conflits localisés. Et le terrorisme, le narcoterrorisme font des ravages avec des risques de déstabilisation de régions entières. La nature de ces menaces est assez nouvelle et change l’approche des enjeux de sécurité. Pour assurer la paix, il faut désormais mettre l’accent sur des questions qui étaient absolument inconnues ou non traitées il y a de cela quelques années comme le financement du terrorisme ou des groupes violents, la gestion des zones post-conflit, la reconstruction politique, juridique, économique et sociale des sociétés, et plus largement, bien sûr, la question du développement, parce que, à moyen et long terme, entre sécurité et développement, la relation dans les deux sens est évidente.

Et puis, le dernier défi, c’est le sixième, c’est le défi démocratique. D’un côté, nous avons des progrès, par exemple, assez spectaculaires en Birmanie, mais de l’autre côté, des incertitudes lorsqu’on regarde ce qu’il est convenu d’appeler les printemps arabes. Ainsi aucune transition démocratique n’est simple ou linéaire. Chaque pays doit inventer son modèle démocratique, mais il y a manifestement des hauts et des bas. Et si on compare avec notre propre révolution, commencée en 1789 et terminée on ne sait pas quand mais probablement au début de la IIIe République, on ne peut pas répondre aujourd’hui - et en prenant référence dans notre propre histoire - à ceux ou à celles qui aujourd’hui, sur la place Tahrir ou ailleurs, souffrent, manifestent : « écoutez, revenez dans quarante ans, dans cinquante ans, on verra ce qu’il en est ». Partout, la France est attendue pour porter et encourager cet esprit démocratique, qui est le meilleur de notre tradition diplomatique.

Tous ces défis posent la question de la régulation internationale face à un monde éclaté et à un système onusien souvent bloqué. Et il faut donc - c’est notre choix - essayer de renforcer les instances de gouvernance internationale, qu’il s’agisse des Nations unies, du G20, du G8, d’une organisation mondiale possible de l’environnement. Les grandes institutions internationales ont souvent été créées pour le monde d’hier. Il faut les adapter pour qu’elles nous permettent de réguler le monde de demain, avec l’immense difficulté d’une adaptation, puisque cette adaptation demande en général le concours de ceux qui, aujourd’hui, bénéficient du système passé et qui ne sont pas prêts à accepter cette adaptation.

Sur tous ces points, je pense que la France a les moyens, en tout cas le devoir de jouer un rôle significatif. Et c’est en cela que lorsqu’on me demande de définir, à la place où je suis, ce que représente la France, je réponds : la France, c’est une puissance d’influence, en bon français : « influential power »

Depuis les années 1990 et les travaux en particulier de l’Américain Joseph Nye, on parle beaucoup de « soft power », cela désigne la capacité d’un État d’en influencer d’autres sans avoir recours à des moyens coercitifs. Et ce terme est utilisé par opposition - vous le savez - au « hard power « , qui désigne les attributs plus traditionnels de la puissance, notamment militaires, utilisés pour influencer le comportement traditionnel et pour influencer d’autres États par des moyens contraignants. Le même Joseph Nye a évoqué plus récemment une autre notion, qu’il appelle « smart power », « puissance intelligente », qui combinerait les attributs du « soft » et du « hard power » pour mieux asseoir, par un jeu d’alliances et de partenariats, la légitimité de l’influence qu’elle exerce.

Concernant la France, je parle, moi, volontiers, de puissance d’influence, je veux dire par-là que le statut de la France, tel que je l’analyse, est le résultat d’un ensemble de caractères qui, assemblés, font que notre pays a un rôle et un statut plus important, beaucoup plus important, que celui qui se déduirait mécaniquement de son seul poids militaire ou économique. Donc le rôle n’est pas la même chose que le poids. Bien entendu, il ne peut pas y avoir de divorce durable entre l’économie et l’influence, sinon, au bout d’un certain temps, pour employer un horrible jargon, on va nous demander : d’où parlez-vous ? Mais les deux ne se recouvrent pas totalement.

Alors quels sont les composants de cette « puissance d’influence », qu’il faut non seulement préserver, mais renforcer ?

La première composante, c’est le poids économique, malgré nos faiblesses, bien connues et on les mesure chaque jour. Nous sommes encore la 5e puissance économique et commerciale du monde, nous sommes, dit-on, le 3e pays le plus innovant. Nous sommes le 4e pays pour les investissements à l’étranger. Et sur les 500 plus grosses entreprises du monde, 35 sont françaises, ce qui place notre pays au 4e rang, avec - je le dis en passant - le risque de décalage, entre d’un côté, la puissance de nos grandes entreprises, et la réalité du « site » France. Donc le premier élément de notre puissance d’influence, c’est notre poids économique.

Le deuxième, c’est notre poids diplomatique, politique et militaire. Nous sommes un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, nous avons des moyens de défense particuliers - nous sommes une puissance nucléaire - et puis nous avons des moyens traditionnels, nous venons d’en faire la démonstration en Afrique. Nous appartenons aux cercles restreints où se prennent les décisions qui influent sur le monde : le Conseil de sécurité - je l’ai dit -, le G8, le G20, le P5 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité), l’Union européenne, l’OTAN, l’OCDE, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, et nous avons un réseau diplomatique qui reste le deuxième du monde.

Troisième composante de notre puissance d’influence, le rayonnement culturel et scientifique. Nous avons eu 14 prix Nobel de littérature. Nous avons des médailles Fields, nous avons des établissements prestigieux, le Louvre, la Sorbonne, l’Institut Pasteur, l’École Normale Supérieure, d’autres grandes Écoles. Nous avons, dans certaines professions, des succès mondiaux. Je pense à nos architectes, à nos designers, nous avons une vitalité très forte de la création contemporaine, comme le montre, par exemple, le succès de la FIAC. Nous sommes le premier pays d’accueil de touristes internationaux, et Paris, selon l’Organisation mondiale du tourisme, est la ville la plus visitée du monde. Tout cela nous confère aussi un élément dans notre puissance d’influence.

Un autre élément, et je ne veux pas apparaître démodé en disant cela, je l’assume, c’est notre langue. Langue officielle des Nations unies et de 29 États, langue de travail de l’Union européenne, à condition que les Français eux-mêmes ne commencent pas par l’abandonner pour parler un anglais, en général mauvais, le français est parlé aujourd’hui par plus de 220 millions de personnes dans le monde comme langue première ou seconde. Mais ce sera, en 2050, 750 millions de locuteurs francophones, compte tenu du développement de l’Afrique. C’est la langue la plus enseignée après l’anglais, avec 120 millions d’apprenants. Je considère donc que la francophonie est un combat d’avenir.

Et enfin, outre notre poids économique, politique, diplomatique, militaire, notre rayonnement culturel et scientifique, notre langue, nous avons - c’est un élément de notre puissance d’influence - des principes, que nous défendons, qui sont des principes universels, les principes contenus dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, notre attachement aux droits de la personne humaine, notre recherche de la paix, du désarmement, du développement, et d’une façon générale, cela nous est reconnu, notre capacité à parler au-delà de nos seuls intérêts nationaux.

Voilà ce qui permet à la France d’être plus grande qu’elle-même. Alors il existe une compétition pour l’influence. C’est une compétition extrêmement rude. La puissance politique, militaire, économique, culturelle des États-Unis reste la première. Mais il y a beaucoup d’autres États qui ont investi le champ de cette diplomatie d’influence. Il y a d’autres puissances traditionnelles qui agissent pour leur rayonnement culturel, il y a nos amis du Royaume-Uni avec le British Council, il y a l’Allemagne avec beaucoup d’éléments de puissance, et notamment une puissance culturelle avec l’Institut Goethe, il y a le Japon, qui s’est doté en 1972 d’une Fondation du Japon, il y a l’Espagne avec le réseau Cervantès. Et ces États, outre l’action culturelle extérieure - je vais vous en dire quelques mots - ont mis en place des mécanismes de promotion de leurs intérêts économiques et de soutien à l’exportation et à l’investissement, qui servent, à travers l’aide aux entreprises, l’influence de la nation. Et on trouve dans ces pays, comme on doit la trouver chez nous de plus en plus, un mélange, un renforcement réciproque entre la puissance économique et le rayonnement culturel. D’autres pays de l’OCDE ont, plus récemment, aussi fait de la stratégie d’influence une priorité de leur action diplomatique, par exemple le Canada, l’Australie, qui, à travers toute une série de grandes agences multilatérales de coopération et d’aide qu’elles financent, à travers leur relais au sein du Commonwealth, essaient de développer leur influence, et souvent, y réussissent.

Cette compétition des influences est exacerbée par la montée en puissance des grands émergents - la Chine, l’Inde, le Brésil - dont l’influence s’appuie sur la vigueur de leur économie, sur leur poids démographique, sur le crédit dont ils jouissent auprès des pays en développement, sur lesquels leur réussite exerce une attraction forte. Et ils ont, du même coup, un réseau propre qu’ils développent. La Chine a ses instituts Confucius, il y en a déjà plus de 300 dans une centaine de pays. Et d’autres pays émergents ou post-émergents dynamiques multiplient toute une série d’initiatives, c’est le cas de la Corée, de la Turquie et du Mexique, qui développent une stratégie de mise en place de leurs ressortissants à la tête de toute une série d’organisations internationales accordant une importance nouvelle à l’exportation de leurs biens culturels.

Dans cette compétition qui est globale, renforcer notre influence est une priorité qui exige la mobilisation de l’ensemble de notre réseau et, au-delà, de tous ceux qui participent à l’image et à la présence de la France dans le monde.

Et notre stratégie, ma stratégie, c’est d’agir sur toute une série de plans, les uns classiques, les autres plus en décalage, d’abord, ce que j’ai appelé la diplomatie économique. J’ai choisi d’en faire l’une des priorités, peut-être même la priorité de mon ministère pour les années qui viennent. Pourquoi ? Pas seulement parce que, par intérêt personnel ou par parcours de ma carrière, je me suis souvent occupé de ces questions, mais à partir d’un constat simple. La France a reculé malheureusement en même temps que l’Europe, sur le plan économique. Or, il n’y a pas de divorce durable et profond entre la capacité économique et l’influence générale.

D’autre part, le ministère des Affaires étrangères doit s’occuper de toutes les crises internationales ; il eut été paradoxal que la seule crise dont il ne s’occupât point soit la crise économique. Et donc, en liaison avec l’effort général du gouvernement, j’ai affiché comme priorité cette diplomatie économique, qui a bien évidemment un objectif concret, c’est-à-dire accompagner nos entreprises dans leur développement international, les aider à conquérir des marchés, développer symétriquement - on l’oublie parfois - l’investissement étranger en France, afin de réduire notre déficit commercial - qui est abyssal - et de favoriser la création d’emplois sur le site France.

À partir de là, nous avons commencé à nous organiser pour que le ministère des affaires étrangères ne soit pas seulement le ministère des relations politiques ou de l’action culturelle extérieure, ce qui est tout à fait essentiel, mais aussi - et j’espère que cela ne choquera personne ici - le ministère des entreprises. Nos diplomates - qui le faisaient d’ailleurs avant que je leur demande, mais encore faut-il formaliser les choses pour que ce soit plus clair - doivent développer le « réflexe économique », cependant que, symétriquement, nos entreprises renforceront leur « réflexe diplomatique » surtout, puisque c’est une des grandes faiblesses de la France, vous le savez - celles de taille moyenne ou intermédiaire, qui ont besoin de soutien pour se projeter à l’international et qui ne le font pas suffisamment. Cette priorité-là se décline, en lien avec les autres administrations, en un certain nombre de mesures concrètes.

Et, puisque beaucoup d’entre vous se destinent à la filière diplomatie, je peux citer cela, j’ai créé au sein du Quai d’Orsay une direction des entreprises et de l’économie internationale dédiée aux entreprises et aux questions économiques. La seule question que je me pose d’ailleurs, c’est de savoir, de m’interroger sur les raisons pour lesquelles cela n’existait pas auparavant. Cette direction assure l’interface avec les entreprises, tant pour les aider dans leur stratégie internationale que pour relayer leurs préoccupations dans le cadre des grandes négociations multilatérales et des grandes enceintes de gouvernance économique mondiale, c’est nous, le Quai d’Orsay, qui sommes chargés de ces négociations. Mais on ne peut mener à bien ces négociations que si on a le contact, l’alimentation avec ceux qui vont bénéficier ou pâtir des résultats de ces négociations, qu’il s’agisse des négociations au sein de l’Union européenne, de l’OMC, du G8/G20, du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale. Donc cette direction est chargée notamment de cela.

Nos ambassadeurs, qui sont les têtes de pont de la France à l’étranger, assument désormais expressément le rôle de chefs de l’équipe France de l’export dans leur pays de résidence. Ils doivent se placer systématiquement au contact des entreprises dans les pays concernés et mettre en place auprès d’eux, là où cela n’existe pas encore, un « conseil économique » pour être à l’écoute des préoccupations des entreprises. J’ai demandé à chaque ambassadeur d’établir un plan d’action, et il y a dans ce plan d’action un volet économique, et la mise en œuvre fait l’objet d’un suivi attentif à l’aide d’indicateurs de résultats, non pas du tout que l’administration puisse remplacer les entreprises, mais il faut qu’elle puisse les aider, et cela, évidemment, demande à être organisé.

J’ai par ailleurs désigné un certain nombre de personnalités, qui ne sont pas des ambassadeurs, qui sont des personnes qui, par leur cursus, par leur rayonnement, peuvent aider. Ces personnalités sont chargées de suivre plus particulièrement les relations, notamment économiques, avec quelques pays - peu nombreux - clefs pour la France : la Chine, la Russie, l’Algérie, le Japon, le Mexique, l’Inde. Et je vais, dans les jours qui viennent, désigner des personnes qui seront appelées « ambassadeurs pour les régions », qui sont des diplomates de carrière, que je placerai auprès des présidents de régions, afin d’aider les entreprises de nos territoires à se développer à l’international, compte tenu de la connaissance que ces diplomates ont du système mondial.

Voilà quelques éléments qui, j’espère, ne vous choqueront pas, mais qui correspondent à ce que doit être une diplomatie d’influence, si l’on ne veut pas qu’à un moment, la question jargonnesque soit posée : « Mesdames et Messieurs les Français, d’où parlez-vous ? »

Deuxièmement, la diplomatie du rayonnement culturel, intellectuel et scientifique, c’est un volet plus traditionnel, mais tout à fait essentiel de notre diplomatie. Le rayonnement culturel, intellectuel et scientifique contribue en effet à notre poids politique et participe à la construction d’une réalité et d’une image positive de la France. Alors, pour développer cette action, nous nous appuyons sur plusieurs piliers, nous avons un réseau culturel dont l’ampleur - ne soyons pas arrogants, mais c’est un fait - est sans égal.

Nous avons une centaine d’instituts culturels, qui travaillent en coopération avec un opérateur qui s’appelle l’Institut français, un millier d’Alliances françaises, dont 400 sont soutenues par le ministère des affaires étrangères, 27 instituts de recherche en sciences humaines et sociales, 160 missions archéologiques qui sont soutenues par le Quai d’Orsay. C’est un dispositif exceptionnel qui a pour objet, pour effet de faire connaître notre culture et de valoriser la création française à l’étranger. Et il y a aussi - tout est lié - un enjeu économique, car nos industries culturelles et créatives comptent déjà pour environ 5 % de nos exportations et pourraient compter pour beaucoup plus.

Autre élément dans cet ensemble culturel : la promotion de l’enseignement supérieur français et l’accueil des étudiants étrangers. Cela relève aussi du ministère des affaires étrangères, et cela vise à renforcer l’attractivité de notre pays pour y former les élites de demain. C’est la mission confiée à une agence qui s’appelle Campus France, dont l’action est relayée par 180 espaces Campus France, qui sont placés auprès de nos postes diplomatiques ou des Instituts français, dans 110 pays. En appui de ce dispositif, le Quai d’Orsay finance chaque année 16 000 bourses pour permettre à des étudiants et jeunes chercheurs à potentiel élevé de poursuivre leur cursus en France. Et malgré la contrainte budgétaire, j’ai décidé de sanctuariser les crédits qui sont alloués aux bourses étudiantes, pour soutenir la destination France. Et comme vous le savez, nous avons rapporté une circulaire qui s’appelait « la circulaire Guéant », parce qu’elle avait été prise par M. Guéant, et qui, indépendamment d’autres considérations, était, à notre avis, totalement en contradiction avec une vision moderne du monde, car c’est une grande force de pouvoir accueillir chez nous des étudiantes et des étudiants étrangers, qui se forment chez nous, qui peuvent avoir un premier emploi chez nous, et qui, revenus chez eux, seront évidemment les meilleurs ambassadeurs de la France.

De la même façon, nous pouvons compter sur un audiovisuel extérieur. Nous avons une chaîne francophone multilatérale, qui est TV5 Monde, qui est reçue aujourd’hui dans 235 millions de foyers, c’est un des trois plus grands réseaux mondiaux. Nous avons plus récemment la création d’une chaîne qui s’appelle France 24, qui diffuse - c’est son originalité - en français, en anglais et en arabe, et qui est désormais bien implantée dans le paysage des chaînes internationales d’information. Et dans le cadre des printemps arabes, son audience s’est accrue malgré la concurrence des chaînes du Golfe, qui ont des moyens financiers considérables. Nous avons un troisième grand opérateur, qui est plus connu, qui s’appelle Radio France Internationale - RFI - qui émet dans une quinzaine de langues, et qui est une des radios internationales les plus écoutées, notamment en Afrique.

Il y a eu toute une série de turbulences, mais maintenant, les choses ont été mises en place, les nouveaux dirigeants ont la confiance de ceux qui les ont nommés, notamment moi-même. Mais il faut avoir à l’esprit que - c’est cela qui peut être intéressant pour vous - il n’y a pas, d’un côté, l’enseignement supérieur français, de l’autre, ce qu’on fait pour le développement, etc.… et puis, l’audiovisuel extérieur, tout cela concourt à la même stratégie d’influence.

De même que - dernier élément que je cite dans ce chapitre culturel - le rayonnement scientifique et de la pensée française. La science, de plus en plus, est présente dans l’agenda politique et diplomatique lui-même. Les scientifiques sont placés au cœur des défis qui nous sont lancés, lorsque j’ai parlé de la raréfaction des matières premières, du changement climatique, de la perte de biodiversité, de la pénurie d’eau, de la gestion des catastrophes naturelles, de la sécurité alimentaire, la capacité à peser sur ces débats scientifiques est décisive. Et c’est pour cela que cela concerne l’École normale supérieure, quelle que soit d’ailleurs la filière que vous avez choisie ou que vous choisirez.

Nous devons être présents dans tous les lieux d’influence, où se créent les normes, où se développent les idées, où se conçoivent les réglementations, où émergent les élites, pour faire valoir nos points de vue. L’importance de ce que j’appellerais - je ne sais pas si le mot convient - cette « politique de la science » est manifeste aussi dans les sciences humaines, qu’il s’agisse de science politique, de sociologie, d’économie. C’est pourquoi nous voulons, nous, Quai d’Orsay, associer le monde académique aux enjeux de politique étrangère en l’incluant dans la mobilisation de notre expertise nationale.

Le troisième élément de cette diplomatie, ce n’est pas la diplomatie économique, ce n’est pas la diplomatie culturelle, intellectuelle et scientifique, c’est ce que j’appellerais la diplomatie francophone. J’ai dit tout à l’heure que, à mon sens, la francophonie constituait un atout considérable, qui a parfois été négligée par la France ou qui a été traitée de manière un petit peu passéiste. Et moi, je veux miser sur elle, d’abord, parce que notre langue porte un certain nombre de valeurs, ensuite, parce que notre langue facilite les échanges et a donc un impact positif pour toute une série d’éléments. D’ailleurs, une récente étude - qui m’a moi-même surpris - a montré que les échanges commerciaux, induits par l’appartenance à l’espace francophone, se sont traduits ces dernières années par un supplément de PIB par tête de 6 % en moyenne dans les pays concernés.

À partir de cette volonté d’une diplomatie francophone - mais la francophonie, ce n’est pas simplement la France, nous sommes co-créateurs de la francophonie, avec beaucoup d’autres pays -, eh bien, nous avons mis sur pied un plan d’action pour la francophonie avec quelques priorités : consolider la famille des pays francophones, en particulier en Afrique et dans les pays arabes, renforcer l’enseignement du français dans les pays non francophones et promouvoir le français dans la vie internationale, qu’il s’agisse de la vie diplomatique, du monde des affaires, ou des contenus en français, en particulier sur Internet.

Et puis, bien évidemment, mais cela tombe sous le sens, il y a tout ce qui relève de l’enseignement du français qui est décisif, qui s’appuie sur notre réseau de 500 établissements scolaires à programmes français à l’étranger, qui sont gérés par l’AEFE - l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger - qui est l’opérateur de l’État, ou par la Mission laïque française, qui est une structure associative mais qui joue un rôle également très utile. Nous avons un label, qui s’appelle France Éducation, qui a été lancé en 2012 pour distinguer les établissements scolaires étrangers qui participent au rayonnement de la langue française, qui encourage le développement d’un enseignement bilingue francophone d’excellence à l’étranger. Et ce réseau d’établissements à l’étranger est un atout que je veux et que je vais développer.

Normale Sup a été par le passé une tête de pont de la francophonie, notamment en accueillant traditionnellement des élèves étrangers. Elle continue à le faire, et je pense que c’est extrêmement important, parce que, une de vos vocations, c’est-à-dire la formation d’enseignants de haut niveau destinés à exercer dans le supérieur doit pouvoir se diffuser, et permettre la formation d’enseignants du supérieur notamment dans les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.

Une quatrième diplomatie dont je veux dire un mot, c’est ce que j’appellerais la diplomatie du développement. Dans notre politique d’influence, il y a une dimension essentielle de solidarité. L’aide au développement ne se justifie pas seulement par sa dimension de solidarité - qui est au cœur des valeurs de la France - mais je pense qu’elle fait partie d’un ensemble d’objectifs au cœur de grands enjeux de la mondialisation pour notre pays, si on veut réduire les déséquilibres économiques, si on veut développer les mécanismes de régulation notamment sociaux et environnementaux, si on veut soutenir l’expertise, dans tous ses domaines, on se recoupe avec le développement.

Nous avons décidé de rénover notre aide au développement, particulièrement notre relation à l’Afrique. Vous êtes, comme citoyens, témoins de cela, en rompant avec un certain nombre de méthodes passées, nous voulons fonder des partenariats véritables avec les pays du Sud. Et notre aide, du même coup, doit s’adapter aux défis du nouveau siècle, et être plus efficace et plus transparente. Dans cet esprit notamment, et c’est une rupture très importante, j’ai décidé de doubler en cinq ans l’aide de ce type qui va transiter par les ONG. La France va rester un acteur majeur de l’aide au développement. Aujourd’hui, nous sommes le 4e bailleur mondial, derrière les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni avec un peu plus de neuf milliards d’euros. Nous allons maintenir cet effort, malgré les difficultés budgétaires. Pour cela, nous devons mobiliser de nouvelles ressources. Et c’est une des raisons pour lesquelles, vous avez vu cela, nous sommes parvenus, avec quelques voisins européens et amis, à créer une nouvelle taxe sur les transactions financières, dont 10 % au moins du produit ira à l’aide publique au développement. Nous nous appuyons, pour faire tout cela, sur une entité extrêmement puissante, qui s’appelle l’Agence française du développement, avec d’autres acteurs, il y a un acteur qui s’appelle France expertise internationale, qui fédère l’expertise française. Et notre contribution transite aussi par les instruments d’aide extérieure de l’Union européenne. L’Union européenne dispose en particulier d’un Fonds, qui s’appelle le Fonds européen de développement, et bien sûr, comme nous sommes partie prenante de l’Europe, nous utilisons - entre guillemets - ce Fonds européen du développement.

Tout cela a des conséquences concrètes sur l’environnement, sur le climat. Et c’est la raison pour laquelle, je parle volontiers de diplomatie environnementale, qui fait partie de notre diplomatie du développement, car nous essayons de promouvoir un développement durable. C’est une cause prioritaire. Et c’est dans cet esprit-là que nous nous sommes proposés pour accueillir, je vous le disais en introduction, cette conférence sur le climat en 2015, qui doit - nous l’espérons - nous permettre d’aboutir à un accord positif.

Je veux, avant de terminer, citer deux autres éléments constitutifs de notre diplomatie :

La diplomatie que j’appelle la diplomatie des valeurs, je vous l’ai dit en commençant, est un des éléments qui singularisent la France dans son approche diplomatique et internationale. C’est la volonté de défendre des valeurs universelles, de ne pas seulement parler au nom d’intérêts légitimes, nationaux, mais d’essayer à chaque fois que possible de nous faire l’avocat de causes qui nous dépassent, c’est ce que nous faisons au Mali où contrairement à ce que pensent certains, il n’y a pas de pétrole.

Mais c’est ce que nous faisons aussi, dans un tout autre domaine, en menant une campagne mondiale pour l’abolition universelle de la peine de mort. Ce sont des combats qu’a menés la France, victorieusement, pour elle-même et au sein de l’Europe, mais qu’il faut maintenant porter, par notre diplomatie, au niveau international. Et trop peu de pays portent ces ambitions. Il ne s’agit pas d’être arrogants, et il ne s’agit pas de faire de nous des saints - nous n’en sommes pas -, mais il s’agit de développer les valeurs et l’image qui traditionnellement sont associées à la France.

Enfin, le dernier élément de notre diplomatie, qui innerve l’ensemble de ce que je vous ai dit, c’est l’approche européenne. L’ensemble de ces orientations s’inscrit dans le cadre de notre engagement européen. Nous avons besoin de l’Europe pour affirmer notre influence, et inversement, nous renforçons cette Europe dans le cadre de l’action que nous menons. Simplement, et c’est un grand combat, cela implique une Europe réorientée.

Ce matin j’étais avec François Hollande au Parlement de Strasbourg, et c’était l’occasion pour lui de définir quelle était la vision européenne de la France. Depuis maintenant que nous sommes au gouvernement - cela fait, je crois, neuf mois -, il y a eu, même si ce n’est pas perçu par l’opinion, pour des raisons multiples, un certain nombre de progrès importants, même parfois très importants, réalisés pour remettre l’Europe sur les rails de la solidarité et de la croissance. Mais il y a encore un travail tout à fait considérable à opérer, pour compléter le budgétaire par l’économique, pour renforcer l’économique par le social et l’écologique, pour avancer vers l’Europe politique.

François Hollande développait ses propositions pour une coopération en matière d’énergie, en matière d’éducation, en matière de défense, pour trouver cet équilibre, qui jusqu’à présent n’a pas été bien trouvé dans le passé, entre la solidarité et la croissance. Nous avons la volonté, pas moins que d’autres - que personne ne s’y trompe -, d’avancer vers une Europe politique. Mais l’Europe que nous avons à l’esprit, c’est une Europe différenciée, qui est tout à fait éloignée de l’Europe self-service dont l’idée a été développée encore récemment par le Premier ministre britannique, mais dans laquelle - cette Europe différenciée - il y aura un socle commun très important de compétences, et puis la possibilité pour ceux qui veulent avancer plus vite et plus loin d’en faire davantage, par des coopérations renforcées, sans que ceux qui ne le veulent pas puissent bloquer l’ensemble de la machine.

Et que ce soit sur le plan économique, que ce soit sur le plan éducatif et culturel, que ce soit sur le plan du développement, que ce soit sur le plan des valeurs, nous ne séparons pas notre approche française de notre approche européenne.

Chers amis, bien évidemment, tout cela constitue une ambition extrêmement forte. Mais ce qui me frappe aussi, c’est que la réalisation de cette ambition ne dépend pas seulement de l’orchestration de différents moyens étatiques. Je parle souvent de ce que j’appelle une diplomatie démultipliée. Ce que je veux dire par là, c’est que, si nous voulons parvenir à cet objectif, nous devons nous appuyer sur toute une série de réseaux d’influence, parmi lesquels j’inclus bien sûr nos compatriotes qui vivent à l’étranger - ils sont plus de 2 millions -, nos collectivités locales, qui ont développé et qui développent de très nombreux partenariats internationaux, nos ONG, nos « think tanks », nos entreprises, nos universités, les enseignants, les étudiants, et vous-mêmes, normaliens, dont j’ai souligné l’ouverture à l’international.

Vous aurez prochainement l’occasion de partir pour l’étranger, pour compléter vos études, votre formation et, où que vous partiez, dans la liberté totale de vos convictions, vous serez objectivement, d’une certaine façon, des ambassadeurs, à qui il reviendra de porter librement les valeurs et la culture de notre pays. Et je pense qu’il faut cette conscience, et cette mobilisation générale, pour être à la hauteur des défis, qui sont considérables.

Souvent, je me réfère à une phrase que j’aime bien, de Luther King, c’était il y a longtemps, mais quand il voulait définir notre monde, il y a une jolie phrase de lui qui dit : « Ce qui caractérise notre monde, c’est que les fusées sont téléguidées, et les hommes désorientés ». Et je pense que c’est un peu cela le défi qui nous est lancé. Il y a des bouleversements de toutes sortes ; des peuples, en particulier le nôtre, ont besoin - c’est le rôle des dirigeants - d’orientations précises et fermes, et c’est vrai notamment en matière diplomatique. Et j’ai essayé - de manière trop longue, trop courte, je ne sais pas - de tenter de répondre à ce que peuvent être ces orientations, en vous exposant les priorités du ministère qu’on m’a fait l’honneur de me demander de diriger.

Mais comme il ne faut pas être arrogant, ce qui est souvent un défaut français, je terminerai en paraphrasant Sigmund Freud : J’ai cherché, sinon à vous permettre de voir clair, du moins à vous montrer clairement les obscurités qui vous attendent. Merci."

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Q - Monsieur le Ministre, merci beaucoup pour votre discours passionnant. Il me semble que vous aviez eu la possibilité de vous entretenir avec le nouveau secrétaire d’État américain, récemment, John Kerry. Pouvez-vous nous dire en particulier comment vous voyez l’évolution des relations franco-américaines dans les prochaines années, en particulier avec la crise malienne et l’accueil qui en est plutôt positif dans la presse américaine actuellement ?

R - Volontiers. Oui, lundi, c’est-à-dire hier, il y avait à la fois à l’Élysée le vice-président américain, Joe Biden, et dans l’après-midi je me suis entretenu au téléphone avec le nouveau secrétaire d’État John Kerry. Au fond, c’était une journée américaine, qui a permis de faire le point sur pas mal de choses. D’abord, un mot sur les relations franco-américaines : je dois dire qu’elles sont tout à fait excellentes. On a connu des périodes diverses ; on a connu en particulier une période où, aux États-Unis, il y avait le « French bashing », et tel n’est plus du tout le cas du côté américain. Je vous le dis, si vous allez aux États-Unis, que vous dites que vous êtes français, vous serez très bien accueillis maintenant - ce qui n’était pas nécessairement le cas il y a quelques années. Et symétriquement, de notre côté, je pense que, même s’il peut y avoir des points de divergence, à tel ou tel égard, nous travaillons extrêmement bien en France avec nos amis américains.

Alors, le président Obama maintenant commence son deuxième mandat, et il est déjà entré dans l’Histoire, et maintenant la question est de savoir comment il va vouloir marquer l’Histoire. Il n’a plus de contraintes politiques ou, je dirais, électorales, puisque c’est son deuxième mandat. Il y a un agenda qui est considérable, d’après ce que nous a dit Joe Biden, ou John Kerry - et d’ailleurs qu’on peut, même s’ils ne disaient pas cela, déduire.

D’abord, il y a un agenda intérieur, pour les États-Unis, qui ont une situation budgétaire et de déficit considérable, comme vous le savez. Il faut essayer de remonter la pente, « the fiscal cliff », ce qui n’est pas facile, compte tenu de l’orientation du Congrès.

Pour nous, c’est très important que les États-Unis arrivent à relancer leur économie, parce que, compte tenu de la puissance de cette économie, tout ce qui peut être fait pour la croissance, et pour l’équilibre, et pour la régulation, a des conséquences sur nous. Nous voyons avec plaisir que le président Obama, à chaque fois qu’il peut intervenir, souligne que l’Europe doit bien sûr pratiquer le sérieux budgétaire, mais doit aussi pousser la croissance ; car s’il n’y a pas de croissance, le sérieux budgétaire lui-même n’est pas atteint. Donc, il y a ce premier objectif, d’après nos collègues et partenaires américains, qui est un objectif de développement économique.

Après, sur le plan international, il y a des choses qui ont été dites déjà clairement, et d’autres qui sont plus incertaines. Ce qui a été dit, c’est le souhait, rapidement, de s’attaquer à la question iranienne. Nous travaillons avec les Américains, puisque nous sommes au sein d’un groupe qui s’appelle P5+1, c’est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus les Allemands. Nous négocions depuis déjà plusieurs années avec les Iraniens - sans beaucoup de résultats. En même temps, nous avons décidé ensemble de pratiquer des sanctions pour pousser les Iraniens à abandonner leurs prétentions nucléaires militaires. Nous devons avoir, en concertation avec les Américains, et nos autres partenaires, une nouvelle réunion, à la fin du mois de février.

Vous savez peut-être qu’il y a des élections en Iran au mois de juin, donc c’est peut-être difficile d’arriver à faire bouger les Iraniens, même si nous le souhaitons, avant cette date. Mais en tout cas, il est clair, à la fois chez les Américains et nous-mêmes, et chez nos partenaires, que, pour reprendre l’expression du président Obama pendant la campagne électorale, la possession par l’Iran de la bombe atomique n’est pas acceptable. Nous avons à travailler ensemble pour que l’Iran accepte de se conformer à ses obligations internationales et aux résolutions des Nations unies. C’est un objectif des Nations unies, c’est aussi un objectif pour nous.

Vous avez comme autre problème, évidemment très difficile, mais qui est sur l’agenda, la question israélo-palestinienne. C’est elle qui a fait l’objet de l’essentiel de mon entretien téléphonique avec John Kerry, hier. Les élections israéliennes viennent d’avoir lieu, le gouvernement n’est pas encore constitué. Mais maintenant, les Américains donc ont une nouvelle administration, les élections israéliennes ont eu lieu, eh bien il faut se saisir de cette question, qui est extraordinairement difficile, mais qui reste un marqueur de la paix, ou de la non-paix, non seulement dans la région, mais dans l’ensemble du monde. Nous allons unir nos efforts, les Britanniques, nous-mêmes, les Américains, pour essayer de faire bouger les choses, et de faire revenir Palestiniens et Israéliens à la table des négociations.

Parce que, d’une part - je parle sur le fond, je ne suis pas ici pour faire un exposé politique, mais je dis bien sûr mes convictions -, justice n’est pas rendue aux Palestiniens. Les Palestiniens ont droit à un État. Donc, il faut, et nous avons voté aux Nations unies en ce sens, que cet État - mais un État viable - puisse leur être garanti. Il faut symétriquement que la sécurité d’Israël puisse l’être aussi. Nous pensons - je pense en particulier - que, compte tenu notamment de ce qui se développe dans les pays du Printemps arabe, si n’est pas saisie dans les temps qui viennent la fenêtre d’opportunité pour nouer une paix durable entre les Palestiniens et les Israéliens, autour de la notion des deux États, les choses risquent d’être difficiles pour Israël.

Imaginez ce qui se passe en Égypte : l’Égypte, ce n’est pas la même taille que d’autres pays arabes, l’Égypte c’est 83 millions d’habitants, avec des difficultés de toutes sortes, économiques, et autres. Si l’Égypte, qui a un traité de paix avec Israël, si l’Égypte décidait, par malheur, de modifier sa position, vous voyez ce que cela peut vouloir dire. Donc là, nous devons travailler ensemble. C’est un deuxième exemple.

Troisième exemple, c’est la question syrienne où nous bénéficions - je ne sais pas si c’est heureux ou malheureux - d’une certaine expertise. Les Américains souhaitent échanger avec nous, nous aurons des conversations prochainement avec nos homologues, pour voir comment arriver à trouver une solution. Chaque jour qui passe, non seulement se traduit par des centaines de morts, mais en plus, nous avons tous l’analyse que le temps qui passe, non seulement est destructeur de vies, mais travaille pour l’extrémisme et le terrorisme. Si ni d’un côté ni de l’autre on n’arrive à trouver de solution, évidemment ce sont les terroristes tiers qui vont petit à petit prendre le dessus ; ce qui serait ravageur, parce que quand vous regardez la situation de la Syrie, ce qui se passe en Syrie a à la fois une grande influence sur le pays lui-même, mais aussi sur la Jordanie, sur la Turquie, sur le Liban, sur l’Irak, sur l’Iran, etc. Là, nos interlocuteurs américains ne nous ont pas dit encore ce qu’ils voulaient faire, mais ils veulent s’impliquer.

Sur le Mali, les Américains nous ont apporté leur soutien politique, mais pas seulement puisqu’ils ont mis à disposition un drone qui est extrêmement perfectionné, alors que nous, nous n’en avons pas, malheureusement. Ils nous aident dans les opérations de renseignements et dans les opérations de ravitaillement en vol - nous avons besoin de ravitailleurs en vol, et nous n’en disposons pas suffisamment. Et puis, d’un point de vue politique, même si au départ il y avait eu quelques interprétations diverses, le président Obama, confirmé par Joe Biden et John Kerry, nous apportent expressément leur soutien, et c’est extrêmement utile.

Et puis il y a un dernier élément, que je veux ajouter dans la liste des priorités, c’est cela qui est assez nouveau et, s’il se confirme, qui est très encourageant, c’est la priorité à la lutte contre le changement climatique. Certains d’entre vous ont peut être assisté à la diffusion du discours d’investiture de Barack Obama. Parmi les priorités qu’il a citées, il y a cette question du climat, en disant : nous sommes responsables, pour les générations futures, etc. Ce qui est tout à fait notre position. John Kerry, pour sa part, est un spécialiste du climat ; il a travaillé avec Al Gore. Ce sont des questions qui le passionnent.

C’est aussi notre position. Je vous ai dit, dans le cours de mon propos, que nous allions accueillir en 2015 la grande conférence sur le changement climatique. C’est une opération extrêmement difficile à préparer, il y a là 25.000 personnes, et on ne peut avoir un accord que par consensus. Vous voyez ce que cela signifie. Avec évidemment des positions très différentes : vous avez des petits pays qui risquent d’être submergés par les flots ; vous avez des grands pays qui ne veulent pas bouger ; vous avez des pays émergents, etc. Il faut donc trouver les voies et moyens pour aller vers un accord positif. Si les États-Unis confirment qu’ils veulent bouger dans le sens positif, évidemment, pour nous Européens, nous sommes en avant, et notamment la France, et ce sera un renfort puissant. J’espère que ce sera le cas, et que cela nous permettra d’avancer ensemble.

Donc, voilà quelques points. Quelles sont les priorités ? Le soutien économique, bien sûr ; la solution des crises auxquelles j’ai fait allusion ; et la question du climat.

Nous avons eu un échange à l’Élysée, avec Joe Biden, en particulier sur les relations avec la Chine, avec la Russie. C’était intéressant parce que la position du vice-président - je ne sais pas si elle est partagée par tous - était de dire : Oui, nous allons travailler avec les Chinois mais vous savez, même s’ils ont fait des progrès considérables, il reste - j’ai retenu ce chiffre - que leur niveau moyen de vie, par tête d’habitant, est un dixième du nôtre. Donc, le sentiment qu’au fond il fallait développer la coopération, et que cela ne représentait, entre guillemets, aucun risque pour les États-Unis dans la compétition. Certains ont des points de vue différents, y compris aux États-Unis.

Voilà, par rapport à votre question, quelques indications. À partir de ces analyses, de nos propres souhaits, de nos propres volontés et nos propres objectifs, nous allons travailler ensemble très étroitement en faisant avancer nos positions, en respectant la puissance américaine, qui est considérable, mais aussi en avançant sur tel ou tel sujet : je pense notamment sur les sujets de défense, sur la défense européenne. Ce qui est en train de se passer - c’est un point dont il faudra discuter avec les Américains - montre la nécessité d’une défense européenne.

Les États-Unis sont de plus en plus tournés vers le Pacifique, vers l’Asie, pour des raisons qu’on peut comprendre, ils ont des problèmes budgétaires, donc il n’y a pas besoin d’être un grand spécialiste pour comprendre que, bien évidemment ils restent attachés à la sécurité en Europe, mais va venir un moment où ils vont dire aux Européens : écoutez, vous n’êtes peut-être pas économiquement dans la meilleure forme, mais vous êtes quand même la première puissance économique et commerciale du monde, donc il serait normal que vous preniez en charge un certain nombre de choses.

Toute une série de pays d’Europe, je pense notamment aux anciens pays de l’Est, qui travaillaient sous parapluie américain, sont en train d’avoir cette réflexion. Et cela tombe bien, parce que la France, qui maintenant a réintégré le commandement de l’OTAN mais qui veut une défense européenne, va essayer de mettre en avant ces choses. Ce n’est pas facile, parce que ceux qui ont une puissance militaire, avec nous, ce sont les Britanniques, qui eux ont des liens particuliers, qu’on connaît, avec les Américains. Mais il y a d’autres pays, je pense à l’Allemagne, je pense à la Pologne, je pense à l’Italie, je pense à l’Espagne, qui sont probablement prêts à faire un bout de chemin avec nous, pour une défense européenne qui ne soit pas contradictoire avec l’OTAN, mais qui permette de rééquilibrer un peu les choses.

Vous voyez, nous avons mille sujets à traiter, dans un esprit, dans un climat absolument excellent. Vous savez, John Kerry parle français, ce qui pour un politicien américain est un « handicap » considérable ! Je crois qu’il a passé beaucoup de son temps en Bretagne, il adore la France. Et au moment où il était candidat pour être président des États-Unis, on le désignait, de manière péjorative, comme français, quasiment français - peut-être même socialiste ! Là, alors vraiment ! Où va-t-on ! Et quand il rencontrait des journalistes français qui lui posaient des questions en français - c’est l’un des journalistes qui me l’a raconté -, il disait : non, non, pas devant tout le monde ! Mettons-nous de côté et vous me parlerez français ! Cette période est terminée. Maintenant, entre les États-Unis et la France, c’est une période extrêmement fructueuse.

Q - J’aimerais vous poser une question par rapport à la forme de l’État. Par exemple la situation au Mali, etc., ou même la situation israélo-palestinienne, semblent venir en partie du problème de plusieurs peuples à cohabiter sur le même territoire.

R - Il y a la question de l’État et la question des frontières, ce sont des choses différentes. Comme vous le savez, vous prenez l’exemple du Mali, en Afrique les frontières ont été fixées de manière assez artificielle, en tirant des traits sur une table à cartes, etc. Mais la plupart des spécialistes considèrent - et je parle surtout pour l’Afrique Noire, le Moyen-Orient c’est autre chose - que si on devait modifier ces frontières, si on ouvre vraiment la boîte de Pandore, et qu’on n’arrive à aucun résultat… Car, prenez un exemple : les Touaregs. Les Touaregs, vous en avez au Mali, mais vous en avez aussi au Niger, et dans d’autres pays. Mais ce n’est pas simplement la question du Mali.

Prenez le phénomène des Kurdes : vous avez des Kurdes dans plusieurs pays ; vous avez des Kurdes en Syrie, vous avez des Kurdes en Irak, vous avez des Kurdes ailleurs. Si vous commencez à dire : à chaque - comment dire ? - ethnie correspond un État, à ce moment-là vous avez l’explosion incontrôlable du système international.

Alors, il y a des cas, c’est le cas israélo-palestinien, où en revanche, à partir des décisions qui ont été prises en 1948 - c’est d’ailleurs très intéressant, parce que - j’ai l’air de sauter du coq à l’âne, mais pas du tout ! - la résolution qui a été votée à propos du peuple palestinien, du droit à être observateur, ONU, etc., État non-membre et observateur, c’est la reprise des textes qui existaient déjà juste après la guerre, qui disaient déjà : il faut qu’il y ait deux États, avec deux populations.

Donc pour résumer, je ne pense pas, sauf exception, qu’il faille se lancer dans une redéfinition des frontières qui correspondrait exactement à des ethnies.

Mais si on dit cela - c’est là où votre question est tout à fait pertinente -, cela signifie qu’il faut avoir une conception et une pratique des États au contraire qui doivent être composites, qui doivent admettre la diversité. C’est vrai en Syrie : en Syrie, vous avez des alaouites, vous avez des chrétiens, vous avez ceux-ci, vous avez ceux-là. C’est vrai dans beaucoup de pays du Proche et du Moyen-Orient, où vous avez chiites et des sunnites, et d’autres éléments.

Et donc, je crois que la forme moderne de l’État, même si ce n’est pas facile à pratiquer, c’est un État qui permette que les communautés vivent ensemble. Et de ce point de vue-là, nous n’avons pas de leçons à donner à quiconque, mais si la conception qui est la nôtre, qui est une conception pluraliste - vous avez dit mixte -, et la garantie de cette mixité, est un élément fondamental de la paix civile. Et il faut faire de cette mixité une richesse, et non pas un obstacle. Sinon, vous avez la guerre des peuples et la guerre des religions, et la guerre des États.

Sur le Mali, bien sûr, il faut toujours avoir à l’esprit qu’il y a trois aspects. Il y a un aspect sécuritaire, parce que bien évidemment, si un pays est occupé par des groupes terroristes, le reste, le développement, la vie politique, et la liberté, il n’y en a plus. Donc, il y a ce travail sécuritaire, qui est en train d’être fait. Mais il y a aussi la dimension démocratique. Et là, il faut qu’il y ait dialogue - il y a une feuille de route, qui devra être respectée - entre les différentes communautés. Dans le Nord du Mali, d’ailleurs, il n’y a pas seulement les Touaregs, les Touaregs, cela représente 10 %. Il y a beaucoup d’autres éléments. Et il va falloir que cela se traduise par des élections. Alors c’est très compliqué, parce que quand les différentes communautés ont été habituées à se détester pendant des années, comment faites-vous pour vivre ensemble ? C’est cela tout l’art de la politique et de la diplomatie. Et puis vous avez la dimension du développement. Il faut à la fois du sécuritaire, du politique, et du développement.

Et je réfléchissais, en pensant à d’autres conflits, au fond, à quelles sont les conditions pour que nous ayons collectivement un succès durable au Mali ? En partant de situations tout à fait différentes, mais en même temps qui ont des éléments de comparaison : un peu l’Afghanistan, un peu la Somalie, un peu d’autres éléments. Et vous allez voir à quel point c’est quand même compliqué.

L’une des leçons que l’on tire à partir d’autres conflits comme condition du succès, c’est qu’il faut, quand il y a intervention extérieure, que l’intervention soit limitée dans le temps ; ça, c’est la première condition. La deuxième condition, c’est qu’il faut qu’il y ait une reconstruction d’une armée nationale, professionnelle et autonome. Vous ne pouvez pas imposer de l’extérieur, durablement, une situation de sécurité. Troisièmement, il faut porter une attention particulière aux populations locales : refuser les exactions, être très sévère vis-à-vis de ce qu’on appelle les - d’un mot horrible - « bavures ». Sinon, je pense à l’Afghanistan, vous voyez les conséquences que cela occasionne. Quatrièmement, refuser les sanctuaires transfrontaliers. Car si vous avez des sanctuaires transfrontaliers, l’État ne se contrôle pas lui-même.

Il faut qu’il y ait parallèlement un processus politique de réconciliation, de dialogue ; ce qui nécessite des institutions pluralistes et démocratiques. Ensuite, il faut lutter contre les éléments de déstabilisation ; j’en ai noté en particulier deux, qui sont la corruption, d’une part, et le trafic de drogue, de l’autre. Et enfin, il faut pratiquer l’aide au développement, mais pas l’aide au développement tellement exogène et spectaculaire qu’un pays ne peut pas l’absorber et rentre dans des mécanismes de trafics. Une aide au développement qui s’applique aux projets structurels : l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé.

Ce sont toute une série de conditions, au-delà même de ce qui est fait sur le plan militaire, qui me paraissent nécessaires pour réussir. Il y a peu d’expériences de réussite ; mais je pense, et je terminerai par là, que l’une des forces passionnantes de la diplomatie, c’est qu’à partir de l’histoire, de la géographie, d’une certaine compréhension du monde, et d’une certaine anticipation, il y a quand même des leçons à tirer. J’espère en avoir tiré quelques-unes. Merci beaucoup.

Dernière modification : 07/02/2013

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